Le FMI parie sur une économie résiliente malgré les tensions géopolitiques

Entre guerres prolongées, réarmement, tensions au Moyen-Orient et frictions commerciales, le récit dominant pourrait être celui d’une économie mondiale au bord de la rupture. Pourtant, le Fonds monétaire international (FMI) martèle une idée plus nuancée : malgré les chocs, la machine mondiale continue d’avancer, et même avec une certaine solidité.
À la mi-janvier 2026, sa directrice générale Kristalina Georgieva a indiqué que les prochaines prévisions devraient confirmer la « résilience » de l’économie mondiale face aux chocs du commerce mondial, avec une croissance jugée « assez forte » malgré des risques élevés. Dans le même temps, le calendrier de la mise à jour du World Economic Outlook (WEO) est annoncé, sur fond de « paysage remodelé » et d’incertitude commerciale , un signal que la robustesse n’efface pas la fragilité.
1) Le FMI réaffirme la “résilience” : un message calibré
Le 15 janvier 2026, Kristalina Georgieva a expliqué que les dernières prévisions en préparation devraient montrer une économie mondiale « résiliente » aux chocs liés au commerce international, alors même que les tensions géopolitiques et les perturbations des échanges restent au cœur de l’actualité. Ce message, rapporté par Reuters, vise à contrer l’idée d’un basculement imminent vers une récession globale.
Cette communication n’est pas anodine : elle intervient à un moment où les entreprises, les ménages et les États ajustent leurs décisions d’investissement et de consommation en fonction d’un climat international volatil. En mettant en avant une croissance « assez forte », le FMI cherche aussi à ancrer les anticipations et à éviter une spirale d’attentisme qui auto-alimenterait le ralentissement.
Mais « résilient » ne signifie pas « invulnérable ». Le vocabulaire du FMI sous-entend plutôt une capacité d’absorption des chocs : l’économie ne s’effondre pas, elle s’adapte, parfois au prix de coûts plus diffus (moindre productivité, surcoûts logistiques, inflation sectorielle, fragmentation des marchés).
2) WEO : une mise à jour attendue dans un “paysage remodelé”
Le FMI a annoncé la publication imminente de la mise à jour de janvier 2026 du WEO, avec un briefing presse programmé à Bruxelles à 10:30 CET. La page « Coming soon » évoque explicitement un environnement où les tarifs, la volatilité et l’incertitude redessinent le cadre macroéconomique.
Ce cadrage est essentiel : il indique que les projections à venir ne seront pas seulement une photographie de la croissance, mais une lecture de la transformation des règles du jeu , notamment commerciales. Quand l’institution parle de « paysage remodelé », elle admet que certains chocs sont devenus structurels : réorganisation des chaînes de valeur, politiques industrielles plus offensives, redéfinition d’alliances économiques.
Autrement dit, la résilience peut coexister avec une dégradation des moteurs de long terme. Les économies peuvent continuer à croître, mais de manière moins efficiente, avec une allocation du capital moins optimale et des primes de risque durablement plus élevées.
3) Les chiffres du FMI : une croissance qui “tient” malgré le commerce
Dans le WEO d’octobre 2025, le FMI projetait une croissance mondiale de 3,2% en 2025 et de 3,1% en 2026. Les économies avancées y étaient attendues autour de 1,5%, tandis que les économies émergentes et en développement se situaient « juste au-dessus de 4% ». Le message central : « la croissance mondiale tient » malgré les changements de politique commerciale.
Cette trajectoire n’a rien d’un boom, mais elle contredit l’idée d’un décrochage généralisé. La désinflation y est également mise en avant : l’inflation globale recule, bien que de façon hétérogène selon les pays, les paniers de consommation et les contraintes d’offre.
Le FMI avait déjà, en juillet 2025, révisé légèrement en hausse tout en reconnaissant que « les tensions commerciales pèsent ». Il projetait alors une croissance mondiale de 3,0% en 2025 et 3,1% en 2026, et une inflation mondiale de 4,2% en 2025 puis 3,6% en 2026 , tout en précisant que les projections restaient inférieures aux trajectoires « pré-2 avril », signe que la résilience s’accompagne d’un coût.
4) Pourquoi l’économie encaisse : accords, exemptions et agilité des entreprises
Dans la communication associée au WEO d’octobre 2025, le chef économiste du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas, résumait l’idée par une formule : « Global growth is holding steady… ». L’institution attribuait cette stabilité relative à une combinaison de mécanismes d’atténuation.
D’abord, la dynamique des accords commerciaux, des exemptions et d’une intensité de représailles parfois plus limitée qu’anticipé. Même lorsque des tarifs sont annoncés, leur application peut être partielle, graduelle, ou entourée d’exceptions sectorielles qui réduisent l’impact immédiat sur les volumes.
Ensuite, l’agilité du secteur privé joue un rôle central : « front-loading » (accélération des importations avant l’entrée en vigueur de mesures), réacheminement logistique, diversification des fournisseurs, relocalisations partielles. Cette adaptation réduit le choc instantané, mais elle peut aussi augmenter les coûts et complexifier la production, ce qui pèse sur la productivité à moyen terme.
5) Géopolitique : l’exemple ukrainien rappelle le fond de risque permanent
La résilience dont parle le FMI s’exprime dans un monde où la géopolitique est loin d’être un bruit de fond. Le 15 janvier 2026, Reuters rappelait la visite de Kristalina Georgieva à Kyiv , sa première depuis 2023 , dans le contexte de la guerre en Ukraine, des enjeux énergétiques et des programmes de soutien.
Ce type d’événement illustre la coexistence de deux réalités : d’un côté, les agrégats mondiaux (croissance, inflation) peuvent rester relativement stables ; de l’autre, des économies particulières subissent des chocs extrêmes, avec des effets de contagion (énergie, céréales, métaux, routes maritimes et assurances).
La géopolitique agit alors comme une « prime de risque » transversale : elle renchérit le coût du capital, perturbe la confiance, et peut déclencher des chocs d’offre. La résilience globale repose donc souvent sur la capacité d’autres régions à compenser , ce qui n’est pas garanti en cas d’escalade simultanée sur plusieurs théâtres.
6) Des risques “orientés à la baisse” : la résilience a des limites
Le FMI soulignait dès octobre 2025 que les risques restaient « orientés à la baisse » malgré la stabilité apparente. L’institution citait notamment l’incertitude prolongée, un protectionnisme plus marqué, des corrections de marché, des vulnérabilités budgétaires et des pressions politiques sur l’indépendance des banques centrales.
Ces alertes dessinent une frontière claire : l’économie peut encaisser un choc commercial isolé, mais une accumulation de chocs , tarifs + volatilité financière + tensions géopolitiques + durcissement des conditions de financement , pourrait transformer une résilience « de court terme » en fragilité « de long terme ».
Le cas de la zone euro illustre ce dilemme. Reuters rapportait en octobre 2025 que, selon le FMI, la croissance européenne se maintenait, mais au prix d’un coût budgétaire croissant et d’arbitrages difficiles dans un contexte de dettes publiques élevées. La résilience peut donc être soutenue par la politique économique, mais avec des marges de manœuvre qui se réduisent.
7) Le regard croisé de la Banque mondiale : mieux qu’attendu, mais pas assez dynamique
Le 13 janvier 2026, la Banque mondiale indiquait que l’économie mondiale « résiste mieux qu’anticipé » malgré les tensions commerciales et l’incertitude politique, avec une croissance projetée de 2,6% en 2026 puis 2,7% en 2027 (révisions en hausse par rapport à juin). Cette lecture converge avec l’idée d’un atterrissage évité.
Mais l’institution insistait aussi sur une réalité sociale : un pays en développement sur quatre resterait plus pauvre qu’en 2019. La résilience macroéconomique ne se traduit donc pas automatiquement par un rattrapage du niveau de vie, surtout quand la croissance est modérée et que le service de la dette absorbe des ressources publiques.
Reuters ajoutait une nuance importante : la croissance mondiale peut sembler résiliente en 2026, tout en marquant un « fading dynamism » (affaiblissement du dynamisme). L’article évoquait aussi un PIB par tête mondial en 2025 environ 10% au-dessus des niveaux pré‑pandémie, ce qui suggère une reprise agrégée, mais inégalement distribuée entre pays et ménages.
Au final, le pari du FMI sur une économie résiliente n’est ni un excès d’optimisme ni un déni des tensions géopolitiques. C’est une lecture fondée sur des données récentes : croissance mondiale qui se maintient autour de 3% selon les projections 2025, inflation en recul, et capacité d’adaptation des entreprises face aux chocs commerciaux.
Mais ce pari est conditionnel. La résilience repose sur des amortisseurs (politiques publiques crédibles, chaînes d’approvisionnement reconfigurées, désinflation progressive) qui peuvent s’user si l’incertitude devient permanente ou si les chocs se multiplient. La mise à jour du WEO de janvier 2026 sera donc moins un verdict définitif qu’un baromètre : celui d’une économie mondiale qui avance encore, mais sur un terrain de plus en plus accidenté.