Davos met en garde: la confrontation géoéconomique pèse sur les marchés

À l’approche du Forum économique mondial de Davos 2026 (WEF Annual Meeting), prévu du 19 au 23 janvier 2026, l’atmosphère est celle d’un avertissement. Sous le thème officiel « A Spirit of Dialogue », l’édition réunit environ 3 000 participants, dont près de 65 chefs d’État et de gouvernement et environ 850 CEO. Mais derrière l’appel au dialogue, les indicateurs de risque s’assombrissent.
Le Global Risks Report 2026 du WEF place la confrontation géoéconomique au premier rang des menaces à court terme : 18% des répondants la désignent comme le risque le plus susceptible de déclencher une crise mondiale « matérielle » en 2026. Dans un monde où le commerce, la finance et la technologie sont de plus en plus « utilisés comme des armes d’influence », Davos met en garde : cette tension pèse déjà sur les marchés, et pourrait amplifier la volatilité.
1) Davos 2026 : l’alerte s’inscrit dans un appel au dialogue
Le WEF présente Davos 2026 comme un espace de discussion au moment même où la coopération s’érode. Le choix du thème « A Spirit of Dialogue » reflète la conscience que les frictions économiques entre grandes puissances ne sont plus un bruit de fond, mais une donnée structurante des décisions d’investissement.
Dans ce contexte, la direction du Forum insiste sur l’urgence d’échanger. Le président du WEF, Børge Brende, résume l’état d’esprit par une formule devenue centrale dans les communications officielles : « Dialogue is not a luxury… it is an urgent necessity ». Autrement dit, le dialogue n’est pas un supplément de confort diplomatique, mais un outil de stabilisation.
Le rapport du WEF sert aussi de signal précoce. Saadia Zahidi le présente comme un early warning : les risques montent, mais « ne sont pas une fatalité ». Cette nuance est importante pour les marchés : elle souligne qu’une trajectoire de stabilisation dépendra de choix politiques, de coordination et de transparence, autant de variables qui influencent primes de risque, taux et devises.
2) La confrontation géoéconomique devient le risque n°1 (et bondit dans le classement)
Le WEF Global Risks Report 2026 classe la confrontation géoéconomique au premier rang des risques à court terme. La statistique marquante est nette : 18% des répondants la choisissent comme le risque le plus susceptible de déclencher une crise mondiale en 2026, devant le conflit armé entre États (14%).
Le « top 5 » 2026 du rapport illustre un paysage de menaces hybrides : Geoeconomic confrontation (18%), State-based armed conflict (14%), Extreme weather (8%), Societal polarization (7%), Misinformation/disinformation (7%). Pour les marchés, ce mix signifie que le risque n’est pas seulement macroéconomique : il est aussi politique, technologique et social.
La progression est également révélatrice : la confrontation géoéconomique a gagné huit places en un an (reprise par plusieurs médias). Cette hausse « la plus marquante » signale un changement de régime : les investisseurs ne traitent plus les restrictions commerciales, sanctions, contrôles technologiques ou barrières à l’investissement comme des épisodes temporaires, mais comme une nouvelle normalité.
3) Un risque aussi n°1 en sévérité à deux ans : l’horizon 2028 inquiète
Au-delà de l’instantané 2026, le WEF place la confrontation géoéconomique n°1 en “sévérité” sur les deux prochaines années, donc jusqu’en 2028. Cette lecture est cruciale : elle suggère non seulement une probabilité perçue élevée, mais aussi un potentiel de dégâts important.
Dans le chapitre consacré à l’« Age of Competition », le WEF décrit une période où commerce, finance et technologie sont « wielded as weapons of influence ». Cela recouvre des réalités concrètes : contrôles à l’exportation, restrictions sur les investissements, exigences de localisation, sanctions extraterritoriales, et fragmentation des standards technologiques.
Le rapport souligne aussi qu’environ un tiers des répondants citent comme risque n°1 2026 soit la confrontation géoéconomique (18%), soit le conflit armé (14%). Pour les marchés, cette concentration des craintes sur deux facteurs géopolitiques renforce l’idée d’un « plancher » de volatilité : même en cas de croissance correcte, la prime de risque peut rester élevée.
4) « Multilateralism is in retreat » : protectionnisme et fragmentation, moteurs de stress
Les « key findings » du WEF résument une dynamique inquiétante : « Multilateralism is in retreat ». Le recul du multilatéralisme se manifeste par la montée du protectionnisme, l’érosion de la confiance, des tensions sur la transparence et l’État de droit , autant de signaux défavorables à la fluidité du commerce et à la prévisibilité réglementaire.
Cette fragmentation augmente mécaniquement la propension au conflit économique. Lorsque les arbitrages se font davantage par rapports de force que par règles partagées, les décisions d’entreprise (implantations, fournisseurs, financement, conformité) deviennent plus coûteuses et plus lentes, ce qui pèse sur la productivité et, in fine, sur les valorisations.
Le rapport ajoute un marqueur de climat : dans l’enquête GRPS, la perception d’un avenir à deux ans plus « stormy/turbulent » progresse de 14 points sur un an. Pour les marchés, ce n’est pas un simple sentiment : c’est un indicateur avancé de changements de comportements (réduction du risque, hausse des couvertures, préférence pour la liquidité).
5) Comment la confrontation géoéconomique se transmet aux marchés : commerce, chaînes, capitaux
La mécanique décrite par les synthèses du WEF est assez directe : confrontation géoéconomique → restrictions/sanctions → fragmentation des chaînes d’approvisionnement → pression sur la stabilité économique mondiale. À court terme, cela se traduit souvent par des chocs de prix, des retards de livraison, des ruptures d’approvisionnement en intrants critiques et une hausse des coûts de conformité.
Sur les marchés actions, l’impact se concentre sur les secteurs à forte dépendance aux chaînes mondiales (technologie, industrie, automobile, santé) et sur les entreprises exposées à des zones ou régimes de sanctions. Les investisseurs réévaluent alors les marges, le coût du capital et le risque de « stranded assets » (actifs devenus difficiles à exploiter à cause de règles, embargos ou interdictions).
Côté taux et devises, la fragmentation peut renforcer des divergences : subventions industrielles, relocalisations, politiques de sécurité économique, et mesures de contrôle des capitaux peuvent accentuer la dispersion des trajectoires d’inflation et de croissance. Le WEF évoque une pression sur commerce et investissement ; ce duo, lorsqu’il faiblit, tend à accroître l’aversion au risque et à nourrir des mouvements de change plus brutaux.
6) Volatilité : dette, bulles d’actifs et retour des scénarios de stress
Une reprise relayée par Reuters (via DAWN) souligne le risque d’une « new phase of volatility », où la confrontation géoéconomique se combine à d’autres fragilités. Le message est que les tensions entre grandes puissances n’agissent pas seules : elles peuvent servir de détonateur dans un environnement déjà chargé en vulnérabilités financières.
Le même ensemble de reprises médiatiques note des mouvements notables dans le classement de risques économiques : economic downturn remonte (classé 11e), inflation figure plus bas (21e), et l’asset bubble burst apparaît (classé 18e). L’idée n’est pas que l’inflation disparaît, mais que la source de choc la plus redoutée devient géopolitique-géoéconomique, avec des effets secondaires financiers.
Pour les marchés, cette combinaison nourrit plusieurs scénarios : spreads de crédit plus volatils, rotations sectorielles rapides, primes de risque pays plus sensibles aux annonces de sanctions ou de contrôles technologiques, et hausse des coûts de couverture. Autrement dit, même sans récession mondiale immédiate, le « prix » de l’incertitude peut grimper.
7) Vers un ordre multipolaire ou fragmenté : un facteur structurel pour les investisseurs
À horizon dix ans, 68% des répondants anticipent un monde « multipolaire ou fragmenté ». Cette statistique donne un caractère structurel à la géoéconomie : l’enjeu ne se limite pas à 2026, il façonne déjà les stratégies industrielles, la localisation des capacités critiques et la redondance des chaînes d’approvisionnement.
Pour les entreprises, cela implique souvent de dupliquer des sites, de diversifier des fournisseurs, de sécuriser des matières premières, et d’investir dans la cybersécurité et la conformité. Ces dépenses peuvent renforcer la résilience, mais elles pèsent sur les marges à court terme, ce que les marchés intègrent via des multiples plus prudents, surtout dans les secteurs exposés.
Pour les investisseurs, l’« ordre fragmenté » suggère un besoin de lecture plus fine : cartographie des dépendances géographiques, analyse des risques de sanctions, stress tests sur l’accès aux composants critiques, et prise en compte de standards technologiques divergents. Dans un tel monde, les gagnants peuvent être ceux qui maîtrisent le mieux la flexibilité de production, l’accès au financement et la capacité d’arbitrage réglementaire.
Le message de Davos est donc moins un verdict qu’une mise en garde documentée : la confrontation géoéconomique est désormais identifiée comme le risque n°1 en probabilité à court terme (2026, 18%) et n°1 en sévérité sur deux ans (jusqu’en 2028). Le recul du multilatéralisme, la fragmentation et l’usage stratégique du commerce, de la finance et de la tech créent un environnement où la volatilité devient une caractéristique durable.
Dans cet environnement, l’appel au dialogue n’est pas décoratif. En reprenant les termes du WEF, il s’agit d’une « nécessité urgente » : sans canaux de discussion, les chocs de sanctions, les restrictions et les ruptures d’approvisionnement risquent de se multiplier, avec des répercussions rapides sur les prix d’actifs, les devises et le coût du capital. Pour les marchés, la question centrale en 2026 n’est pas seulement « que va faire l’économie ? », mais « comment la géoéconomie va-t-elle redessiner les règles du jeu ? »